La Fontaine Wallace de la Place Jean Lorrain (Né Paul Duval)

Un pied de nez au réel , un coup de chapeau à l’imaginaire, une affaire
remarquable par sa drôlerie et par la crédulité de sa victime. Et même si Victor
Lutsig a bien vendu la Tour Eiffel, Auteuil a aussi ses lettres de noblesses
dans le domaine.

Par un beau matin de l’été 1947, les consommateurs de la Brasserie « Le Village d’Auteuil » virent entrer un quidam bardé de Kodaks, affublé d’un chapeau de brousse et d’un costume clair convenablement chiffonné.

C’est à peine si une ou deux têtes se tournèrent vers ce qui ne pouvait être
qu’un américain de l’espèce touriste, rien qui ne méritât vraiment de modifier
en quoi que ce soit le train-train habituel.
Les choses prirent un autre tour quand le quidam sorti de sa poche quelques billets et fit comprendre par des mimiques qu’il avait besoin de bras pour enlever une acquisition.
Rien d’étonnant à cela car on était on était , Place Jean Lorrain en pleine foire à la ferraille, ce que nous appellerions de nos jours brocante. Deux ou trois costauds se levèrent, sans précipitation car
- surtout - à Auteuil on a son honneur... pour suivre notre homme.
A leur stupéfaction celui-ci se planta devant une de ces charmantes fontaines dont Richard Wallace, anglais et francophile, dota Paris après la Commune.
Cette fontaine là, maintenant désaffectée depuis longtemps, servait de point de repère à la clientèle du « Père Jehan » - « Boulons, écrous et vis en tous genres ». Le Père Jehan, à demi clochard, faisait partie des figures familières du Village d’Auteuil.
D’avantage amateur de beaujolais que d’eau de source, il est certain que la fontaine en état de marche, ainsi que la renommée des eaux ferrugineuses d’Auteuil ayant été connues pour une certaine efficacité pour l’anémie et le chlorose, ne l’inspirait guère, mais comme porte-manteau ou appui des lendemain de fêtes, elle remplissait fort bien son office.
Pour l’heure, Le père Jehan, n’était pas là, on attendit un quart d’heure, une heure, pas de Père Jehan… Notre américain s’impatienta, tourna autour de la fontaine et essaya vainement de la déplacer.
Il n’y avait pas de doute, c’est bien la fontaine – La Fontaine du Lorrain,
comme les autochtones l’avaient surnommée… qui malheureusement ne servait que de
l'eau pas de bière - que cet étranger avait prétention d’enlever.
Les curieux s’attroupèrent. L’un d’eux émit l’avis que cela faisait partie du patrimoine national…Un agent de ville s’approcha, le ton monta.
L’Américain perdait le peu de flegme qui lui restait : il brandi sous le nez de l’agent un reçu.
Je reconnais avoir cédé à M Wallace une fontaine pour la somme de quinze mille francs. Signé :
Firmin
- Qui est Firmin ? Où est Firmin?
- Qui est Wallace ?
- C’est moi dit l’Américain.
- C’est elle, répondit le chœur des badauds.
L’imbroglio était total - Tout le monde au commissariat Avenue Mozart ! C’est là, qu’ulcéré, abattu, jurant un peu plus tard qu’on ne l’y
prendrait plus, que John Henri Wallace résidant au Texas, conta son aventure.
La veille, flânant parmi les étalages de la Place Jean Lorrain à la recherche
d’un cadeau « made in Paris », il avait remarqué la fontaine, ses nymphes au
petits seins dressés, les draperies plaquées aux cuisses, soutenant sans effort
apparent le petit chapeau de fonte d’un vert brillant.
Le premier coup
d’œil l’avait séduit, que dire séduit, enthousiasmé ! Que cette chose serait
gracieuse, chez lui, au Texas, au milieu d’un massif d’azalées...
John
Henri Wallace avait alors avisé un petit vieux nonchalamment appuyé contre une
nymphe.
- What is it ?
(Qu’est que c’est ?)
- Quoi ?
- This ! (ça !)
- Quoi this ?
A la suite de ce dialogue, John Henri apprit que « this » enfin « ça » était une fontaine et qui de plus est que cette fontaine portait son nom…
-
O.K. je achète!
- Quoi? - Ça ! - Quoi ça?
Un paquet de billets agités doucement devant Jehan lui fit faire des progrès surprenants en anglais et en affaires… En quelques minutes, la transaction s’accomplit mais… Il était trop tard pour la livraison. Jehan lui donna rendez-vous pour le lendemain et s’esquiva.
John Henri Wallace put se croire le propriétaire d’une fontaine qui portait son nom…
Le commissaire du Commissariat de l’Avenue Mozart, bon
enfant, ne poursuivi pas M. Wallace pour avoir essayé d’enlever un bien de
l’Etat.
John Henri retourna au Texas. Il était devenu francophone.
Quant à M. Firmin que personne ne connaissait,
on ne le vit jamais. Le père Jehan, lui, que tout le monde connaissait bien laissa passer l’été. Il parti en cure, 15000 francs de beaujolais laissé dans les bistrots du
voisinage cela représentait une assez longue absence…
A l’automne, il reprit sa place et continua de vendre des
boulons et des clous devant la fontaine Wallace. De temps en temps, il se
prenait à rêver au bon vieux temps, lorsque les touristes d’outre atlantique achetaient les fontaines de la ville de Paris…
Ne nous y trompons pas, les mystifications ne sont pas qu’un jeu sans importance. Elles sont presque toujours cruelles pour les « pigeons ». Elles peuvent détruire des faux semblants, tourner en dérision des modes imbéciles, révéler durement les limites de la compétence ou de la conscience professionnelle des mandarins de la science, de l’art et de la littérature, éclairer impitoyablement les faiblesses humaines.
Car la crédulité des mystifiés n’est pas forcément le
simple effet d’une candeur sympathique, d’une confiance admissible, d’une
ignorance excusable ou d’une passion aveugle. Elle est bien souvent le reflet de
leur sottise, de leur paresse d’esprit, de leur fatuité ou de leur cupidité.
